Yasmine Amhis, de physicienne des particules à autrice de L'encre et le figuier
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À première vue, rien ne semblait vraiment destiner Yasmine Amhis à écrire un livre sur la littérature algérienne.
À 17 ans, elle quitte Alger, où elle a grandi, pour poursuivre ses études en France. Sa voie à elle, ce sera la science. Pas n’importe laquelle : la physique des particules.
Aujourd’hui directrice de recherche au CNRS, Yasmine travaille au sein de l’expérience LHCb du CERN, où des scientifiques du monde entier cherchent à mieux comprendre les particules élémentaires qui composent notre Univers.
Autant vous dire qu’on est, à première vue, assez loin de Mouloud Feraoun, Assia Djebar ou Kateb Yacine.
À première vue seulement.


Une physicienne qui ne s’arrête pas vraiment à la physique
Quand on a rencontré Yasmine pour la première fois, il y a quelque chose qui nous a immédiatement sauté aux yeux : elle fait partie de ces personnes qui semblent avoir plusieurs vies en une.
Il y a bien sûr la physicienne.
Celle qui, en 2016, reçoit le prix Jacques Herbrand de physique de l’Académie des sciences pour ses travaux. Celle qui devient quelques années plus tard coordinatrice de la physique de LHCb, une immense collaboration internationale réunissant plus d’un millier de scientifiques.
Il suffit pourtant de discuter un peu avec elle pour que d’autres Yasmine apparaissent.
Celle qui dévore les livres. Celle qui se passionne pour les arts. Celle qui a décidé, à l’âge adulte, de se mettre au violoncelle. Celle avec qui une conversation peut assez facilement commencer quelque part entre deux particules et se terminer au milieu d’un roman algérien.
Bref, une de ces personnes qui vous donnent légèrement l’impression que les journées ne font pas 24 heures pour tout le monde.
Parmi toutes ces passions, il en est une qui ne vient pas de nulle part.
Une grand-mère, des livres et vingt ans de lettres
Cette passion, c’est celle de la littérature algérienne.
Pour comprendre d’où elle vient, il faut retourner en Algérie et rencontrer une autre femme : Djoher Amhis-Ouksel, la grand-mère de Yasmine.
Djoher était professeure de lettres, écrivaine et passionnée de littérature. Pendant toute sa vie, elle a lu, étudié et transmis les textes des écrivains et écrivaines algériens.
Lorsque Yasmine quitte Alger pour la France, les deux femmes commencent à s’écrire.
Cette correspondance durera plus de vingt ans.
Dans ses lettres, Djoher lui raconte sa vie, sa famille, l’Algérie. Elle lui parle aussi énormément de livres. Elle lui conseille des lectures, partage ses réflexions et lui transmet, lettre après lettre, cette passion pour la littérature qui l’a accompagnée toute sa vie.
À ce moment-là, aucune des deux ne sait évidemment ce que deviendront tous ces échanges.
Encore moins qu’un jour, ils formeront l’un des fils d’un livre.

En 2025, Yasmine reprend la plume
Djoher s’éteint en 2025, à l’âge de 97 ans.
Derrière elle restent ses souvenirs, mais aussi quelque chose de beaucoup plus tangible : ses lettres, ses carnets, ses photographies, ses notes…
Toutes ces petites traces auxquelles on ne prête pas toujours une immense attention lorsqu’une personne est encore là et qui, lorsqu’elle disparaît, prennent soudain une valeur complètement différente.
Yasmine décide alors de reprendre la plume.
Elle se replonge dans les archives laissées par sa grand-mère, dans leurs échanges et dans les souvenirs de cette femme qui a traversé presque un siècle d’Algérie.
Elle ouvre aussi ces livres qui fascinaient tant sa grand-mère.
Quand l’Algérie de Djoher rencontre celle de ses écrivains
Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Kateb Yacine, Assia Djebar, Tahar Djaout, Rachid Mimouni, Malika Mokeddem, Maïssa Bey…
Au fil de ses recherches, quelque chose d’assez fascinant apparaît. Pendant que Djoher vivait l’Algérie, des écrivains et des écrivaines la racontaient.
Ils ont écrit la colonisation, la guerre d’indépendance, les premières années de l’Algérie indépendante, les espoirs, les désillusions, la décennie noire, l’exil, les femmes, les langues, la famille…
Soudain, les deux fils se répondent.
D’un côté, il y a l’Algérie vécue par une femme née en 1928 et morte 97 ans plus tard. De l’autre, celle racontée par plusieurs générations d’écrivains et d’écrivaines qui ont tenté, chacun à leur manière, de mettre des mots sur leur époque.
C’est précisément à leur rencontre qu’est né L’Encre et le Figuier.
De la physique des particules à la littérature algérienne
Finalement, le parcours de Yasmine n’est peut-être pas aussi improbable qu’il en avait l’air au début de cet article.
Il y a la scientifique, bien sûr.
Il y a aussi la petite-fille de Djoher. La grande lectrice. L’Algéroise partie vivre en France à 17 ans. La femme qui a conservé pendant des années les lettres de sa grand-mère et qui, après sa disparition, a décidé de reprendre le fil.
Toutes ces Yasmine se retrouvent aujourd’hui dans L’Encre et le Figuier.
Un livre que nous avons imaginé ensemble comme un voyage à travers la littérature algérienne, mais aussi comme une autre manière de traverser près d’un siècle d’Algérie : par les livres, les archives et la vie d’une femme qui l’a presque entièrement traversé.
Quand on repense aujourd’hui à nos premiers échanges avec Yasmine, à tout ce qu’elle nous racontait déjà de Djoher, des écrivains qu’elle aimait, des lettres qu’elle avait conservées et de ce projet qui commençait tout juste à prendre forme…
on se dit que, finalement, ce livre ne pouvait peut-être être écrit que par elle.
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