Le rock algérien des années 70-80 : 10 groupes à redécouvrir
Partager
Quand on pense au rock des années 70, on pense assez spontanément aux Pink Floyd, aux Rolling Stones, à Led Zeppelin, Jimi Hendrix… Bref, plutôt aux États-Unis et à l’Angleterre.
Mais pendant ce temps-là, en Algérie aussi, on branche les guitares électriques. Dans les universités, à Alger, en Kabylie ou à Sidi Bel Abbès, une nouvelle génération écoute les groupes anglo-saxons, découvre le rock psychédélique, le rock progressif, le blues, puis le hard rock. Certains commencent par reprendre les morceaux qu’ils aiment avant de composer les leurs. Et forcément, une fois arrivé en Algérie, le rock ne reste pas tout à fait le même.
Les guitares électriques rencontrent le chaâbi, les rythmes et mélodies algériens. On chante en kabyle, en arabe algérien, parfois en français. Des groupes apparaissent, enregistrent des 45 tours, jouent dans les universités, les salles de concert, les fêtes… et inventent peu à peu leur propre son.
Certains connaîtront un immense succès. D’autres laisseront derrière eux un disque, quelques photos et beaucoup de souvenirs chez ceux qui les ont écoutés à l’époque.
Alors aujourd’hui, on avait envie de remonter le temps et de vous faire (re)découvrir ces 10 groupes de rock algérien qui ont marqué les années 70 et 80.
#1 Les Abranis
Difficile de commencer ailleurs.
L’histoire des Abranis débute en 1967 autour de Karim Abranis, avant que le groupe ne prenne véritablement forme au début des années 70.
Basse, batterie, orgue, guitare électrique… les Abranis puisent dans le rock et la pop qu’ils écoutent alors, tout en chantant en kabyle et en construisant progressivement un son qui leur appartient.
Le groupe expérimente beaucoup. Rock, blues, psychédélisme, funk, influences chaâbi : leur discographie évolue avec les années et raconte assez bien, à elle seule, toute l’effervescence musicale de cette période.
En 1977, ils sortent notamment Abranis 77, avec un son plus lent, plus rock, et une volonté assumée de faire dialoguer rock et musique algérienne.
Si vous ne connaissez pas encore les Abranis, c’est probablement par eux qu’il faut commencer.
À écouter : Cnaɣ lblues

#2 T34
Celui-ci a une histoire qu’on adore. Dans les années 70, à la cité universitaire de Ben Aknoun, à Alger, quelques étudiants se retrouvent pour jouer de la musique. Leur lieu de répétition ? La chambre 34 du bâtiment T. T34 était né.
Autour de Khaled Louma, le groupe commence par jouer du rock anglo-saxon avant de développer ses propres compositions. Comme chez beaucoup de musiciens de cette génération, l’idée n’est bientôt plus simplement de reproduire ce qui arrive d’Angleterre ou des États-Unis : T34 mêle rock et références musicales algériennes.
Le groupe devient l’un des noms emblématiques de cette première scène rock algéroise. Et on aime assez l'idée qu'une partie de l'histoire du rock algérien ait commencé dans une chambre universitaire.
À écouter : Boualem El Far

#3 Les Aigles Noirs
Direction Sidi Bel Abbès. À la fin des années 60, un groupe de jeunes musiciens se forme autour de Lotfi Attar : Les Aigles Noirs.
À leurs débuts, ils jouent notamment des morceaux de pop occidentale dans les mariages. Lotfi Attar, lui, se passionne très jeune pour la guitare électrique. Il écoute Jimi Hendrix, Santana, le blues… et économise pour s’acheter sa première guitare électrique. Mais l’histoire devient particulièrement intéressante quelques années plus tard. Car plusieurs musiciens passés par Les Aigles Noirs vont se retrouver autour d'un nouveau projet.
Son nom ? Raïna Raï.
On y reviendra un peu plus bas.

#4 Syphax
Pour comprendre Syphax, il faut revenir aux Abranis.
En 1975, après une tournée en Algérie, le groupe se sépare en deux. Samir Chabane et Madi Mehdi quittent les Abranis et fondent une nouvelle formation : Syphax.
Le groupe poursuivra l'exploration d'un rock kabyle moderne, avec guitares électriques, basse, batterie et arrangements de cuivres.
En 1978, Syphax sort un album. Un seul.
Et c'est aussi ce qu'on aime dans ce genre de recherches : tomber sur des groupes dont il ne reste parfois qu'un vinyle, quelques morceaux et une petite trace dans l'histoire musicale algérienne.
À écouter : Anta Laidh
![Syphax – Syphax – Vinyl (LP, Album, Stereo), 1978 [r1801438] | Discogs](https://i.discogs.com/WnleGhD8W5L67CIwSvuvBjCioySz_S2sL7TImRwmjaA/rs:fit/g:sm/q:90/h:600/w:592/czM6Ly9kaXNjb2dz/LWRhdGFiYXNlLWlt/YWdlcy9SLTE4MDE0/MzgtMTU2OTg4NzQ2/MC01NjIyLmpwZWc.jpeg)
#5 Afous
Si vous aimez Pink Floyd et les Beatles, restez par ici.
Au tournant des années 80, les frères Amirèche montent Afous avec une idée assez simple : associer la musique moderne qu'ils aiment à la langue kabyle.
Le résultat donne un rock mélodique porté par les guitares, mais profondément lié à leur environnement, à leur village, à l'absence, à la vie quotidienne.
Le groupe parcourt d'abord la Kabylie avec ses propres compositions avant de partir à Paris pour tenter d'enregistrer un disque.
Après plusieurs portes fermées, une rencontre avec le musicien Arezki Baroudi change la suite de l'histoire.
En 1980 paraît notamment Ougadagh.
Et si vous aimez fouiller les vieux vinyles et les pochettes oubliées, Afous est typiquement le genre de découverte qui donne envie de continuer pendant trois heures.
À écouter : Ougadagh

#6 Carte de Séjour
Direction la France cette fois-ci. Au début des années 80, dans la région lyonnaise, Rachid Taha rencontre les frères Mokhtar et Mohammed Amini. Avec d'autres musiciens, ils forment Carte de Séjour.
Du rock, du punk, de la new wave, du reggae, des instruments et des sonorités venus du Maghreb… Carte de Séjour appartient à une nouvelle génération, celle des enfants de l'immigration maghrébine qui grandissent en France et inventent aussi leur propre musique.
Le groupe sort un premier maxi en 1982, puis l'album Rhorhomanie en 1984. Mais c'est quelques années plus tard qu'il se fait largement connaître avec une reprise pour le moins inattendue : Douce France de Charles Trenet.
Version Carte de Séjour, la chanson prend guitare électrique, oud et sonorités maghrébines. Et quand on sait que Rachid Taha poursuivra ensuite une carrière où il ne cessera de mélanger chaâbi, raï, rock, punk et électro, on comprend mieux pourquoi Carte de Séjour occupe une place un peu particulière dans cette histoire.
À écouter : Zoubida

#7 Khinjar
Au début des années 80, le rock algérien commence aussi à durcir le son.
Khinjar, qu'on retrouve parfois écrit Khindjar, fait partie des groupes associés à l'apparition du hard rock en Algérie.
Guitares plus lourdes, son plus puissant : la scène évolue en même temps que les influences internationales qui arrivent jusqu'aux jeunes musiciens algériens. Cette petite bifurcation nous plaît particulièrement parce qu'elle rappelle quelque chose qu'on oublie facilement : il n'y a pas eu un rock algérien.
Il y a eu des groupes psychédéliques, du rock kabyle, des expérimentations autour du chaâbi, du hard rock… Toute une scène, finalement.
#8 Les Berbères
Bien avant que le rock algérien ne soit vraiment identifié comme une scène à part entière, il y a aussi Les Berbères, parfois mentionnés sous le nom d’El Houria.
Le groupe se forme à El Eulma et fait partie, avec les Abranis, T34 ou D’zaïr, des formations citées parmi les pionniers du rock algérien à la fin des années 60 et au début des années 70.
Comme beaucoup de groupes de cette première génération, leur musique se nourrit de ce qui arrive alors d’Europe et des États-Unis (rock progressif, guitares électriques, Pink Floyd, Rolling Stones…) mais aussi des musiques entendues en Algérie.
Les traces s’arrêtent presque là. Quelques mentions dans l’histoire du rock algérien, mais très peu d’archives, de photographies ou d’enregistrements facilement accessibles aujourd’hui. Un groupe presque fantôme, donc. Mais justement : impossible de raconter les débuts du rock algérien sans au moins faire réapparaître son nom.
#9 Les Lions
L’histoire des Lions commence dans les années 80, à Akbou, en Kabylie.
La première formation joue essentiellement des reprises et anime des soirées. Parmi ceux qui les écoutent, il y a un jeune Hamid Babouri, fasciné depuis l’enfance par Elvis Presley et surtout par la guitare électrique. Quelques années plus tard, en 1989, il décide avec d’autres musiciens de reprendre le nom et le flambeau des Lions.
Au départ, ils jouent presque exclusivement… du Dire Straits. Puis, lors d'un concert, un musicien du groupe Inasliyen les encourage à faire avec la langue kabyle ce qu'ils font jusque-là en anglais. Et quelque chose se débloque. Les Lions d’Akbou commencent à construire leur propre répertoire : du rock et du blues portés par la guitare électrique, mais chantés en kabyle.
Une rencontre entre Mark Knopfler et la Kabylie, en quelque sorte.
À écouter : Aman n Tayri
#10 Raïna Raï
On termine avec un groupe qui nous emmène déjà ailleurs.
Raïna Raï naît à Paris en 1980 autour de musiciens originaires de Sidi Bel Abbès, dont plusieurs sont passés par Les Aigles Noirs. Cette fois, le rock rencontre le raï, et au milieu de tout ça, il y a surtout une guitare : celle de Lotfi Attar.
Blues, rock, jazz, musiques algériennes… son jeu participe à créer ce son électrique immédiatement reconnaissable qui fera de Raïna Raï l'un des groupes algériens emblématiques des années 80.
Le premier album, Hagda, sort en 1983. Avec des morceaux comme Ya Zina, le groupe montre finalement assez bien où toutes les expérimentations commencées une décennie plus tôt pouvaient mener : non pas à une copie du rock occidental, mais à autre chose.
Un son profondément algérien et complètement moderne.
À écouter : Ya Zina
Une autre histoire du rock
Ce qui nous a le plus plu en préparant cet article, c'est peut-être ça.
On connaît bien l'imaginaire du rock des années 70.
Les cheveux longs. Les guitares électriques. Les amplis. Les vinyles. Les groupes qui se forment entre copains. Pink Floyd qui tourne quelque part en arrière-plan.
Mais on associe presque toujours ces images à Londres, New York, San Francisco... Beaucoup moins à Alger, Tizi Ouzou ou Sidi Bel Abbès.
Et pourtant, les disques circulaient. Les jeunes écoutaient Hendrix, Santana, les Beatles ou les Pink Floyd. Ils montaient des groupes, répétaient dans des chambres universitaires, jouaient dans les mariages et les salles de concert. Puis ils faisaient ce que les musiciens ont toujours fait : ils prenaient tout ça et en faisaient autre chose.
Du rock en kabyle. Du chaâbi avec des guitares électriques. Du blues passé par Sidi Bel Abbès. Du hard rock à Alger.
Et tout à coup, l'histoire du rock des années 70 devient un peu plus grande que celle qu'on connaissait.
On espère que cet article vous a plu !
À bientôt,
Rym & Camille