Ces femmes qui ont marqué l'histoire de la musique en Afrique du Nord
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Des grandes divas de la chanson arabe aux poétesses amazighes, en passant par les pionnières du raï et les gardiennes des traditions musicales, découvrez les femmes qui ont façonné la musique nord-africaine et les histoires qui se cachent derrière leurs chansons.
La musique occupe une place immense dans l'histoire et la culture de l'Afrique du Nord. Des chants arabo-andalous transmis depuis des siècles aux musiques populaires qui ont accompagné l'apparition de la radio, du disque puis de la cassette, elle s'est nourrie d'influences amazighes, arabes, africaines, méditerranéennes et européennes. Au fil du temps, de nouveaux genres sont apparus, d'autres se sont transformés, et certaines chansons ont fini par voyager bien au-delà des frontières qui les avaient vues naître.
Les femmes ont largement contribué à cette histoire, parfois au prix de leur réputation, de leur liberté ou de leur place dans leur propre famille. Certaines ont bravé les conventions pour monter sur scène, d'autres ont chanté l'amour, le désir, les injustices ou l'attachement à leur langue et à leur pays, avec une liberté de ton qui leur a parfois valu bien des ennuis.
Leurs parcours épousent aussi les grands bouleversements de l'histoire nord-africaine. La colonisation, les luttes pour l'indépendance, les migrations et les transformations sociales ont laissé leur empreinte sur leurs chansons. Derrière certaines mélodies devenues familières se cachent des histoires de résistance, de transmission et d'émancipation, mais aussi des destins extraordinaires, des rencontres improbables et quelques sacrés caractères !
De l'Algérie à l'Égypte, en passant par le Maroc et la Tunisie, nous sommes partis à la découverte de ces femmes qui ont marqué l'histoire de la musique en Afrique du Nord. Avec, pour chacune, une chanson à écouter pour prolonger le voyage.
#1 Cheikha Rimitti : la femme qui chantait ce que l'on préférait taire
Dans l'Algérie des années 1950, chanter publiquement la sexualité féminine, l'alcool ou les relations amoureuses n'était pas exactement le meilleur moyen de se faire une réputation respectable. Cheikha Rimitti, elle, en avait fait une bonne partie de son répertoire.
Orpheline très jeune, elle grandit dans la pauvreté et commence à chanter dans les fêtes et les mariages. En 1954, elle enregistre Charrak Gatta, une chanson qui aborde le tabou de la virginité. Le disque rencontre un immense succès, mais provoque aussi la controverse.
Considérée comme l'une des grandes pionnières du raï moderne, elle continuera de chanter jusqu'à la fin de sa vie, sans jamais renoncer à cette franchise qui avait fait sa célébrité. Elle meurt en 2006, quelques jours après un concert au Zénith de Paris.
À écouter : Charrak Gatta (1954)
#2 Cheikha Tetma : une chanteuse que l'on préférait voir quitter Tlemcen
Au début du XXe siècle, Tlemcen est l'un des grands foyers de la musique arabo-andalouse en Algérie. C'est dans cet univers que grandit Cheikha Tetma, qui se fait rapidement connaître pour sa maîtrise du hawzi, un genre poétique et musical associé à la ville.
Seulement voilà : une femme qui chante en public et gagne sa vie grâce à la musique ne fait pas l'unanimité. Selon Radio Algérienne, une campagne menée par des notables conservateurs la pousse à quitter Tlemcen pour Fès, où elle enrichit son répertoire avant de poursuivre sa carrière à Alger.
Son histoire raconte une contradiction assez saisissante : celle d'une société très attachée à son patrimoine musical, mais qui pouvait regarder avec méfiance les femmes désireuses d'en vivre.
À découvrir : Tal Ichtiaqi

#3 Warda El Djazaïria : de Paris au Caire, une voix pour l'Algérie
Avant de devenir l'une des plus grandes vedettes de la chanson arabe, Warda chantait dans le cabaret de son père, à Paris. Née en 1939 d'un père algérien et d'une mère libanaise, elle grandit dans un environnement où la musique et la politique occupent une place importante.
Lorsque la guerre d'Algérie éclate, elle interprète des chansons patriotiques, dont Djamila, dédiée à Djamila Bouhired, figure de la lutte pour l'indépendance. Sa carrière la conduit ensuite au Liban, puis en Égypte, où elle s'impose dans le répertoire de la chanson sentimentale.
Son parcours raconte à lui seul une partie de l'histoire culturelle du monde arabe au XXe siècle, entre Paris, Alger, Beyrouth et Le Caire. Une artiste profondément attachée à l'Algérie, dont la voix est devenue familière dans des millions de foyers.
À écouter : Djamila

#4 Taos Amrouche : faire entendre les chants kabyles, même lorsqu'on ne vous invite pas à chanter
En juillet 1969, Alger accueille le premier Festival culturel panafricain. Taos Amrouche, qui a consacré sa vie à faire connaître les chants kabyles, n'est pourtant pas autorisée à se produire dans la programmation officielle. Elle chantera finalement devant des étudiants.
Née en Tunisie dans une famille kabyle originaire d'Algérie, elle entreprend de recueillir et d'interpréter les chants transmis par sa mère, Fadhma Aït Mansour Amrouche. Berceuses, chants d'amour, lamentations : elle fait découvrir ce patrimoine oral sur les scènes internationales dès les années 1930.
À travers son œuvre, Taos Amrouche a contribué à préserver et à faire connaître les chants kabyles, à une époque où la reconnaissance des langues et cultures amazighes restait profondément inégale.
À écouter : ses enregistrements de Chants berbères de Kabylie
#5 Reinette l'Oranaise : la mémoire d'une Algérie où les traditions musicales se rencontraient
Reinette l'Oranaise avait une façon bien particulière d'apprendre les poèmes arabes qu'elle interprétait : elle les transcrivait en braille.
Née Sultana Daoud à Tiaret, dans une famille juive d'Algérie, elle perd la vue à l'âge de deux ans et apprend la musique auprès du maître Saoud l'Oranais. Elle devient une grande interprète du répertoire arabo-andalou, du hawzi et du chaâbi, chantant en arabe comme en français.
Après l'indépendance de l'Algérie, elle s'installe en France, où sa carrière connaît une longue période d'effacement avant sa redécouverte dans les années 1980.
Ses enregistrements conservent la mémoire d'une Algérie où les traditions juives et musulmanes partageaient des langues, des instruments et des mélodies.
À écouter : Aadrouni Ya Sadate
#6 Fatima Tabaamrant : la poésie amazighe pour raconter la vie des femmes
Fatima Tabaamrant est l'une des grandes figures de la poésie chantée amazighe au Maroc.
Née dans la région du Souss, mariée contre son gré à l'adolescence, elle quitte son milieu familial pour se consacrer à la musique. Elle rejoint la tradition des rrways, ces poètes et musiciens itinérants qui interprètent des chansons en tachelhit.
Ses textes abordent l'amour, les injustices sociales, l'éducation, les difficultés des femmes rurales et la préservation de la langue amazighe.
Poétesse, compositrice et cheffe de troupe, elle a fait de la chanson un moyen de raconter la vie des femmes de sa région et de défendre leur patrimoine culturel.
À écouter : Azul
#7 Oum Kalthoum : une voix qui a changé la façon d'écouter la musique
Petite fille, Oum Kalthoum chantait habillée en garçon. Son père, imam dans un village du delta du Nil, craignait les réactions que pourrait susciter sa présence dans une troupe musicale masculine. Quelques décennies plus tard, elle deviendrait l'une des femmes les plus célèbres du monde arabe.
Installée au Caire dans les années 1920, elle révolutionne l'interprétation de la chanson arabe. Ses concerts durent parfois plusieurs heures, et elle peut reprendre une même phrase musicale en variant les ornements et les improvisations, au grand bonheur d'un public qui connaît ses chansons par cœur.
À partir des années 1930, ses concerts radiodiffusés deviennent de véritables rendez-vous collectifs dans le monde arabe. Son répertoire, consacré principalement à l'amour, s'enrichit également de chansons patriotiques qui accompagnent les bouleversements politiques de l'Égypte.
À écouter : Enta Omri (1964)
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#8 Habiba Msika : la diva tunisienne qui refusait de rentrer dans le rang
Dans le Tunis des années 1920, Habiba Msika fait partie de ces artistes dont on parle autant pour leurs spectacles que pour leur vie privée. Issue d'une famille juive tunisienne, elle devient une véritable célébrité grâce à ses chansons et à ses rôles au théâtre.
Elle interprète des œuvres audacieuses, soutient les aspirations nationalistes et mène une vie personnelle qui alimente les conversations, dans une société où la respectabilité féminine reste étroitement surveillée.
En 1930, elle est assassinée par un homme dont elle avait refusé les avances. Elle n'avait pas trente ans.
Habiba Msika laisse le souvenir d'une artiste qui revendiquait le droit de choisir sa vie et sa carrière, et dont le destin continue d'inspirer les artistes et les historiens.

#9 Oulaya : la voix qui a accompagné la Tunisie de l'indépendance
Dans les années 1950, une jeune Tunisienne commence à se faire connaître sous le nom de Faten El Manar, avant d'adopter celui d'Oulaya. Issue d'une famille d'artistes, elle voit pourtant sa carrière interrompue sous la pression de ses proches.
Elle reprend ensuite sa formation à La Rachidia, institution consacrée à la préservation du patrimoine musical tunisien, puis intègre les ensembles de la radio nationale. Sa voix accompagne l'essor d'une chanson tunisienne moderne, nourrie des traditions locales et des grandes compositions orchestrales égyptiennes.
Oulaya appartient à cette génération d'artistes qui ont contribué à façonner l'identité musicale de la Tunisie indépendante, tout en faisant rayonner ses chansons dans le reste du monde arabe.
À écouter : Ya Qalbi Ach Bakkak

#10 Haja El Hamdaouia : celle qui a fait entrer l'aïta dans la modernité
Au Maroc, difficile de parler de musique populaire sans évoquer Haja El Hamdaouia. Pendant plusieurs décennies, ses chansons ont accompagné les mariages et les fêtes, au point de devenir indissociables du patrimoine musical marocain.
Née en 1930 à Casablanca, elle se fait connaître comme interprète de l'aïta marsaouia, une forme de poésie chantée qui raconte aussi bien les sentiments amoureux que les difficultés de la vie et les injustices sociales.
Elle contribue à moderniser ce répertoire en introduisant de nouveaux instruments et arrangements. Des chansons comme Mnin Ana W Mnin Nta deviennent des classiques.
Sa carrière illustre comment une tradition musicale populaire, longtemps entourée de préjugés, a pu conquérir un public beaucoup plus large.
À écouter : Mnin Ana W Mnin Nta

#11 Kharboucha : la chanteuse marocaine devenue une légende de la résistance
À la fin du XIXe siècle, dans la région de Safi, une chanteuse aurait osé défier un puissant caïd en composant des poèmes dénonçant ses abus. Son nom était Kharboucha, et son histoire est devenue l'une des grandes légendes de la musique populaire marocaine.
Issue de la tradition de l'aïta, elle aurait chanté contre le caïd Aïssa Ben Omar, accusé d'avoir violemment réprimé sa tribu. Selon certains récits, elle aurait été capturée puis emmurée vivante sur son ordre.
Il faut toutefois rester prudent : son histoire repose essentiellement sur des traditions orales dont les versions divergent. Plus d'un siècle après sa mort supposée, Kharboucha demeure une figure de la résistance populaire, dont les chansons et la légende continuent de traverser les générations.
#12 Asmaa Hamzaoui : une femme à la tête d'un groupe gnawa
Dans la tradition gnawa marocaine, le guembri, instrument à trois cordes, est traditionnellement joué par les maâlems, les maîtres musiciens, très majoritairement des hommes.
Asmaa Hamzaoui a pourtant grandi avec cet instrument entre les mains. Initiée par son père, elle fonde Bnat Timbouktou, un groupe féminin qui interprète les chants gnawa, intimement liés à l'histoire des populations subsahariennes au Maroc et à leurs traditions spirituelles.
En 2017, sa participation au Festival Gnaoua d'Essaouira attire l'attention. Une jeune femme qui joue du guembri et dirige un ensemble : voilà qui fait évoluer les habitudes !
Son parcours est d'autant plus intéressant qu'elle n'a pas eu besoin de rompre avec sa tradition pour y trouver sa place. Elle a appris auprès de son père, puis choisi de transmettre à son tour ce savoir-faire, entourée d'autres musiciennes.
À écouter : l'album L'Bnat, avec Bnat Timbouktou.

Des chansons qui racontent aussi l'histoire des femmes
Derrière ces grandes voix, on découvre des parcours étroitement liés à l'histoire de l'Afrique du Nord. Certaines ont chanté pour l'indépendance de leur pays, d'autres ont défendu leur langue, bousculé les conventions ou simplement revendiqué le droit de vivre de leur musique.
Leurs chansons ont traversé les frontières et les générations, et continuent aujourd'hui de résonner dans les fêtes, les souvenirs de famille et les répertoires des artistes contemporains. Et il reste encore tant de femmes à découvrir dans cette histoire musicale !
Dites-nous en commentaire quelles autres musiciennes vous ont marqués ?