Le jazz en Afrique du Nord

Le jazz en Afrique du Nord

Lorsqu'on pense au jazz, on imagine souvent les rues de La Nouvelle-Orléans, les clubs enfumés de Harlem ou les grands orchestres américains du XXᵉ siècle, mais on pense plus rarement à Alger, Tunis ou Casablanca.

Pourtant, depuis près d'un siècle, le jazz entretient une relation singulière avec l'Afrique du Nord. Une histoire discrète, loin des grands récits de cette musique, mais passionnante parce qu'elle ne raconte pas l'arrivée d'un style venu d'ailleurs : elle raconte une vraie rencontre.

Lorsque le jazz naît à La Nouvelle-Orléans au début du XXᵉ siècle, l'Afrique du Nord possède déjà un patrimoine musical d'une immense richesse. Des orchestres arabo-andalous résonnent dans les médinas depuis plusieurs siècles. Les chants soufis accompagnent les cérémonies religieuses. Les musiques amazighes se transmettent de génération en génération. Le chaâbi s'impose dans les villes, tandis que les traditions gnawa font dialoguer percussions, guembri et transe.

À première vue, tout semble opposer ces univers au jazz américain. Et pourtant, ils ont quelque chose en commun : l'improvisation. Dans beaucoup de traditions nord-africaines, le musicien ne se contente pas d'interpréter une partition. Il répond aux autres instruments, adapte son jeu, prolonge une phrase, transforme une mélodie. Chaque interprétation devient unique... et le jazz repose sur cette même liberté.

À partir des années 1920 et surtout après la Seconde Guerre mondiale, les premiers disques de jazz commencent à circuler sur les rives sud de la Méditerranée. Ils arrivent par les grands ports d'Alger, de Casablanca, de Tunis ou du Caire. Les paquebots transportent des voyageurs… mais aussi des partitions et des vinyles. Les radios diffusent les orchestres américains. Les clubs, les hôtels et les cabarets accueillent des musiciens venus d'Europe ou des États-Unis. Le jazz devient peu à peu le symbole d'une certaine "modernité".

Dans les grandes villes, les orchestres découvrent Louis Armstrong, Duke Ellington, Charlie Parker ou Ella Fitzgerald. Certains reprennent leurs morceaux, d'autres s'en inspirent simplement. Mais pendant plusieurs décennies, le jazz reste essentiellement une musique venue d'ailleurs. 

Le véritable tournant intervient après les indépendances. À partir des années 1950 et 1960, une nouvelle génération de musiciens nord-africains cherche à inventer une musique qui lui ressemble. Les influences occidentales sont bien présentes, mais il ne s'agit plus de les reproduire, au contraire.

Pourquoi choisir entre le jazz et le oud ? Entre les harmonies américaines et les maqâms ? Entre les rythmes gnawa, les mélodies arabo-andalouses ou les traditions amazighes ? Beaucoup décident de ne pas choisir.

Dans les années 1970 et 1980, chacun invente alors sa propre façon de mélanger les univers. Certains placent le oud au cœur de leurs improvisations. D'autres introduisent le guembri, les percussions traditionnelles ou les rythmes du désert. Le jazz cesse progressivement d'être un modèle : il devient un langage commun dans lequel chaque musicien raconte sa propre musique.

Cette effervescence est également portée par l'apparition de grands festivals. En 1973 naît le Tabarka Jazz Festival, en Tunisie, l'un des premiers festivals de jazz du continent africain. Plus tard viendront Tanjazz à Tanger, Jazzablanca à Casablanca ou encore DimaJazz à Constantine.

Ces rendez-vous deviennent des lieux de rencontres où les artistes nord-africains croisent des musiciens venus du monde entier, improvisent ensemble et nourrissent de nouvelles collaborations.

L'histoire du jazz en Afrique du Nord ne se raconte donc pas comme celle d'un style musical importé. Elle raconte comment une musique née à La Nouvelle-Orléans a rencontré des traditions qui partageaient déjà avec elle le goût de l'improvisation, de l'écoute et de la liberté.

#1 Anouar Brahem (né en 1957, Tunisie) : celui qui a offert une nouvelle place au oud

Lorsque Anouar Brahem apparaît sur la scène internationale dans les années 1980, il emprunte une voie singulière. Plutôt que de multiplier les démonstrations techniques, il construit une musique épurée où chaque note trouve sa place.

Ses albums réunissent le oud, le piano, la contrebasse ou la clarinette dans des compositions qui empruntent autant aux traditions arabes qu'au jazz et à la musique classique contemporaine. Grâce à lui, le oud s'impose progressivement comme un instrument incontournable du jazz contemporain.

Anouar Brahem | RTS

#2  Abdelmajid Bekkas (né en 1957, Maroc) : quand le gnawa rencontre le blues et le jazz

Abdelmajid Bekkas est l'une des grandes figures du jazz marocain. Virtuose du guembri, de l'oud et de la guitare, il puise dans les traditions gnawa pour construire une musique profondément ancrée dans son héritage. Au fil des années, il collabore avec des artistes comme Archie Shepp, Joachim Kühn ou encore Randy Weston. Son œuvre montre combien les rythmes gnawa, le blues et le jazz partagent une même énergie et peuvent se rejoindre avec évidence.

Majid Bekkas s'invite en Belgique et aux Pays-Bas - Le Matin.ma

#3 Randy Weston (1926-2018) : le musicien qui découvre le Maroc... et le fait découvrir au jazz

S'il n'est pas nord-africain, il est impossible de raconter cette histoire sans évoquer le pianiste américain Randy Weston.

À partir des années 1960, il séjourne régulièrement au Maroc, où il découvre les musiques gnawa, les confréries soufies et les traditions musicales locales. Fasciné par ces sonorités, il s'y installe plusieurs années et collabore avec de nombreux musiciens marocains. À une époque où peu de jazzmen américains s'intéressent aux musiques du Maghreb, il contribue à les faire connaître sur la scène internationale.

Son parcours rappelle que les échanges se sont construits dans les deux sens : le jazz inspire l'Afrique du Nord, mais l'Afrique du Nord inspire aussi le jazz.

Retour sur la vie de Randy Weston, le pianiste amoureux du Maroc

#4 Safy Boutella (né en 1950, Algérie) : le jazz au service de la modernité algérienne

Compositeur, arrangeur et multi-instrumentiste, Safy Boutella participe au renouvellement de la musique algérienne dès les années 1970. Jazz, funk, raï, musiques africaines ou électroniques : il passe librement d'un univers à l'autre. Son album Kutché, enregistré avec Khaled, reste l'un des projets les plus marquants de cette période. Il ouvre la voie à une génération de musiciens qui n'hésitent plus à mêler les influences pour créer une musique résolument contemporaine.

Portrait de Safy Boutella, Explorateur sonique

#5 Dhafer Youssef (né en 1967, Tunisie) : la voix qui ouvre de nouveaux horizons

Issu d'une famille de muezzins, Dhafer Youssef grandit au rythme des récitations religieuses avant de découvrir le jazz. Sa voix, capable de passer du chant soufi à l'improvisation, devient rapidement sa signature. Installé à Vienne, il collabore avec des musiciens venus d'Europe, d'Inde ou des États-Unis et compose une musique où traditions orientales, jazz et sonorités contemporaines se nourrissent mutuellement. Aujourd'hui, il est l'un des artistes nord-africains les plus reconnus sur la scène jazz internationale.

Dhafer Youssef — Wikipédia

#6 Karim Ziad (né en 1966, Algérie) : le batteur qui fait voyager les rythmes du Maghreb

Batteur, percussionniste et compositeur, Karim Ziad fait partie de cette génération qui considère le jazz comme un formidable terrain d'expérimentation. Au fil de ses collaborations avec Joe Zawinul, Nguyên Lê ou l'Orchestre National de Jazz, il mêle les rythmes du Maghreb, le raï et le jazz avec une grande liberté. Son parcours illustre parfaitement la manière dont les musiciens nord-africains se sont approprié ce genre sans renoncer à leurs propres racines.

Karim Ziad


#7 Mourad Benhammou (né en 1969, Algérie) : l'héritier du swing

Contrairement à beaucoup d'autres musiciens de cette sélection, Mourad Benhammou s'inscrit davantage dans la grande tradition du jazz américain. Batteur reconnu sur la scène européenne, il est particulièrement attaché au swing et au bebop, qu'il défend avec une remarquable fidélité. Son parcours rappelle que le jazz nord-africain ne s'est pas uniquement construit par le métissage : certains artistes ont également choisi d'explorer en profondeur les grands courants historiques du jazz.

Mourad Benhammou & His Soul Machine | Vendredi 22 Novembre 2024 - 19:30 @  38Riv | Concert | Paris Jazz Club

#8 Malika Zarra (née en 1975, Maroc) : plusieurs langues, une même musique

Installée entre le Maroc, la France et les États-Unis, Malika Zarra chante en darija, en amazigh, en français et en anglais. Son univers mêle naturellement jazz, influences nord-africaines et chanson contemporaine. En intégrant plusieurs langues à son répertoire, elle fait entendre une autre facette du jazz maghrébin : une musique liée aux parcours de vie, aux voyages et aux diasporas.

Singer & Composer MALIKA ZARRA Debuts New Release 'RWA (The Essence)'

#9 Wajdi Riahi (né en 1995, Tunisie) : une nouvelle génération de pianistes

Révélé ces dernières années, Wajdi Riahi s'impose comme l'un des pianistes les plus prometteurs de la scène jazz tunisienne. Formé aussi bien au jazz qu'aux musiques traditionnelles, il développe un univers personnel où l'improvisation occupe une place centrale. Son premier album, Essia, illustre parfaitement cette nouvelle génération qui assume pleinement ses multiples influences.

Wajdi Riahi Trio : Essia, au nom de la Mère | JazzMania

#10 Shems Bendali (née en 1997, France/Algérie) : la nouvelle scène franco-algérienne

Trompettiste franco-algérien installé en Suisse, Shems Bendali appartient à une génération dont les influences naviguent entre les deux rives de la Méditerranée. Ses compositions mêlent jazz contemporain, improvisation et réminiscences des musiques nord-africaines. Son parcours montre que cette histoire continue aujourd'hui au-delà des frontières du Maghreb.

SHEMS BENDALI QUINTET — TROMPETTE ACTUS

#11 Othman El Kheloufi (Maroc) : le souffle du saxophone

Saxophoniste marocain installé entre plusieurs scènes internationales, Othman El Kheloufi fait partie des musiciens qui renouvellent aujourd'hui le jazz marocain. Son travail explore les possibilités offertes par l'improvisation tout en laissant une place importante aux mélodies et aux rythmes inspirés du Maroc. Une génération qui regarde autant vers son héritage que vers les scènes jazz du monde entier.

Othman El Kheloufi - YouTube

#12 Hindi Zahra (née en 1979, Maroc) : une voix entre plusieurs mondes

Chanteuse, compositrice et multi-instrumentiste, Hindi Zahra est souvent associée au jazz, tout en revendiquant des influences folk, blues et soul. Née au Maroc et installée en France, elle chante en anglais, en français et en tamazight. Son univers témoigne de la liberté avec laquelle une nouvelle génération d'artistes nord-africains s'empare du jazz sans chercher à entrer dans une seule case.

Hindi Zahra : albums, chansons, concerts | Deezer


Aux frontières du jazz

Le jazz nord-africain ne se limite pas aux artistes qui se revendiquent pleinement de ce genre. Au fil des décennies, de nombreux musiciens ont emprunté certains de ses codes (l'improvisation, les harmonies ou le goût du métissage) pour nourrir leur propre univers.

Parmi eux, Ahmed Malek, dont les bandes originales mêlent jazz, funk et musique algérienne ; Oum, qui navigue entre soul, jazz et musiques sahariennes ; Hamid Baroudi, dont la carrière fait le lien entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne ; Haffyd H, qui explore un jazz teinté de sonorités kabyles ; ou encore Fawzi Chekili, figure de la scène tunisienne des années 1970. Sans appartenir au jazz au sens strict, tous ont contribué à enrichir cette histoire et à élargir ses frontières.

 

On espère que cet article vous a plu et évidemment, cette liste n'est pas exhaustive. Elle offre un aperçu de celles et ceux qui ont marqué l'histoire du jazz en Afrique du Nord ;)

 

À bientôt,

Rym & Camille

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