La culture : une affaire d’individu, de groupe, ou d’humanité ?

“Culture” est un mot qui fâche. Ma culture, ta culture, LA culture, les cultures, cultures plurielles, singulières, personnelles, universelles : on y met de l’émotionnel, des idées préconçues, son passif et ses préjugés. “Il est très cultivé”. “C’est culturel”. “C’est une autre culture”. “C’est de l’appropriation culturelle”. D’où vient cette si complexe ambiguïté concernant la culture ? Pourquoi fait-elle autant débat ? Pourquoi y met-on chacun notre définition personnelle, au lieu de s’accorder sur un sens commun ? Pour répondre à ces questions, nous avons eu envie de prendre du recul, de mettre l’affect de côté, et d’aborder le sujet de la culture d’un point de vue philosophique à travers une série d'articles.


Oublions donc un instant toutes nos idées préconçues sur la culture. Respirons un grand coup, et préparons-nous à un exercice de pensée : le raisonnement philosophique.


En philo, comment définit-on le mot “culture” ? Dans “Notions de philosophie”, Denis Kambouchner donne trois définitions.


La culture par opposition à la nature


Le premier sens de la culture est dit ontologique : la culture est “tout ce par quoi l’existence humaine apparaît comme s’élevant au-dessus de la pure animalité, et plus généralement, à travers elle, au-dessus de la simple nature”. La culture se définit ici par opposition à la nature. Mais comment déterminer la limite entre nature et culture ? Dès lors que l’homme modifie la nature et y apporte des “marques symboliques” qui ne sont pas le fruit du hasard et que seul l’homme est capable d’émettre et de comprendre, on parle alors de culture. En d’autres termes, la culture existe parce que l’homme symbolise.


La culture anthropologique


Une deuxième définition de la culture est dite anthropologique : “tout ensemble d’habitudes et de représentations mentales constituant, par rapport à d’autres, un système original et se communiquant, par des moyens divers mais relativement invariables, à tous les membres d’une certaine population.” La culture est considérée ici comme une entité qui regroupe coutumes, art, croyances, lois… Chacun de ces éléments dépend des autres et ne peut exister de façon isolée : “elles contribuent toutes à constituer l’unité d’un monde qui est lui-même l’élément immédiat de la vie commune”. À la lecture de cette définition, on pense d’abord à un groupe, relativement isolé et restreint, qui a sa culture propre, étudiée par l’anthropologue (on parle de culture amazighe, de culture amérindienne…). Mais cette définition peut en fait s’étendre à des groupes plus larges et non nécessairement isolés : au sein d’une société, on peut trouver des sous-groupes qui ont leur culture propre (communautés religieuses, ethniques…), voire des institutions (l’école, la famille, l’entreprise…) ou encore des activités (sport, mode, peinture…).


La culture individuelle


Le troisième sens de la culture peut être énoncé ainsi : “ la “culture” ne désigne pas d’abord un système, mais plutôt un certain processus, et le résultat réel ou idéal de ce processus dans un sujet qui s’y est activement prêté”. En d’autre termes, la culture est le processus par lequel un individu s’élève au-dessus de sa nature et “réalise ainsi sa propre humanité” : il s’agit d’un exercice visant à s’éduquer dans les domaines de l’art, de la littérature, des sciences, de la philosophie etc : on parle alors d’un être “cultivé”. On peut parler d’une culture particulière si un individu détient un savoir étendu dans un domaine spécifique (art, histoire, littérature…), ou on peut parler de “la culture” au sens global, faisant ainsi référence au fait de détenir un savoir étendu dans toutes les disciplines. De façon élargie, l’utilisation de l’expression “la culture” peut faire référence à “la totalité universelle des œuvres dignes d’être conservées”.



Pourquoi ces définitions posent problème


En fin observateur, le lecteur remarquera que les trois définitions s'appliquent à différents plans : la culture au sens 1 s’applique à l’humanité entière ; la culture au sens 2 s’applique à un groupe, et la culture au sens 3 s’applique à un individu. Le lecteur pourrait même se demander si ces trois sens de la culture ne sont pas une seule et même idée, vue sous différents angles et à des échelles différentes…


Au contraire, ces définitions sont bien distinctes et impossibles à simplifier :


  • Le sens ontologique de la culture (sens 1) est le plus théorique et universel. C’est un concept philosophique, qu’on ne peut pas résumer en observant un nombre donné de phénomènes; on doit l’appréhender par l’exercice de la pensée.

  • Le sens anthropologique (sens 2) implique que la culture s’étudie par l’observation d’un groupe, comme le fait l’anthropologue. Elle peut être décrite empiriquement.

  • La culture individuelle (au sens 3) renvoie à une idée théorique, à un idéal qui se repose sur des valeurs. Cette culture se veut au-delà de la culture anthropologique, elle se veut universelle.


Pourtant, ces sens de la culture sont interdépendants… On ne peut pas parler de culture individuelle sans tenir compte de la culture anthropologique : un individu qui cherche à “se cultiver”, se donne un idéal qui dépend du système de valeurs du groupe dans lequel il vit. Système de valeur qui, inévitablement, dépend de la culture du groupe au sens anthropologique. De même, on ne peut pas raisonnablement considérer que la culture anthropologique est uniquement empirique : en réalité, les individus du groupe doivent adhérer ensemble à des idéaux communs pour faire groupe.


En d’autres termes, la culture individuelle se veut universelle, mais elle échoue à l’être puisqu’elle dépend nécessairement de la culture de groupe. Et la culture anthropologique se prétend d’un statut scientifique, empirique, et observable, mais fait face à une réalité non palpable qu’est l’ensemble de valeurs communes auxquelles adhèrent ses membres pour vivre ensemble.


La culture anthropologique et la culture individuelle entrent donc en concurrence, et c’est cette concurrence qui pose problème. Denis Kambouchner écrit que le mot “culture” était “promis à devenir le lieu ou le symbole d’un conflit philosophique, ou idéologique, qui compte en effet parmi les plus cardinaux de l’âge moderne”.


Si un individu cherche à ériger SA notion de la culture comme culture universelle, il néglige la pluralité des cultures et refuse de voir que son idée de la culture est subjective et dépendante du groupe auquel il appartient. Comprendre les différents sens de la culture, c’est reconnaître que la seule culture universelle, c’est la capacité de l’homme à se distinguer de la nature. Toute autre réalisation de la culture dépend du groupe dans lequel on évolue et ne peut se prétendre universelle.



Parler de culture en société : trop risqué ?


La morale de cette histoire, c’est peut-être que le mot “culture” crée des tensions à cause du caractère universel que chacun cherche à lui donner. D’un côté, il y a un idéal : une culture de l’humanité. De l’autre, il y a une infinie pluralité des cultures, bien ancrées dans des systèmes de valeurs établis et anciens. Confondre les deux, c’est créer des tensions entre les groupes et les individus.


Et en 2022, en effet, il est parfois difficile de parler de culture. L’expression “appropriation culturelle” en est la preuve : elle met des mots sur un problème de relation entre les différentes cultures, mais elle fait aussi peur, au point que la solution la plus simple est parfois de ne pas parler de culture du tout. Et si on ne parle pas de culture, on prend le risque de ne plus comprendre la culture des autres et de perdre la richesse, la curiosité et le pouvoir que représente la pluralité des cultures.


 

Pour faire simple...

En philo, on peut définir la culture de 3 manières : 1. La culture par opposition à la nature 2. La culture comme ensemble de croyances, lois, coutumes, arts... d'un groupe d'individus 3. La culture comme processus visant à s'éduquer dans divers domaines (art, littérature, science etc) : on parle du fait d'être "cultivé"
En pratique, la culture est le plus souvent dépendante du système de valeurs dans lequel on vit
Le tensions naissent quand on cherche à ériger sa culture en culture universelle
 

Définir la culture, c’est déjà mettre le doigt sur le problème, et on comprend vite que cette vaste notion qu’est “la culture” cache une infinie complexité. Pour essayer d’aborder cette passionnante complexité, nous explorerons dans les prochains articles de cette série philo les questions de comparaison des cultures, de formation de civilisation, d’étude anthropologique des cultures, ou encore de transmission culturelle… C’est par ici :


La culture : une affaire d'individu, de groupe, ou d'humanité ?


Culture et cultures : relativisons


La civilisation naît-elle de la collision des cultures ?


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Un grand merci à Arnaud Clément, docteur en philosophie, pour ses éclairages et conseils de lecture !


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