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La civilisation naît-elle de la collision des cultures ?

“ La civilisation commence quand tu donnes la priorité à l'autre sur toi-même.”

- Emmanuel Levinas


Qu’est-ce qui fait civilisation ? Quelle est la différence entre civilisation et culture ? “Culture civilisée”, “un être cultivé”, “un être civilisé”, “choc des cultures”... ces expressions ont-elles un sens et, si oui, le comprendre nous permettra-t-il de décoder les tensions interculturelles qui régissent notre siècle ? Dans cet article philo, nous explorons le concept de “civilisation” dans toute sa splendeur et dans tous ses retranchements…



Qu’est-ce qu’une civilisation ?


“C’est toujours une rencontre, collaboration ou “coalition” de cultures qui rend possible le progrès dans une direction donnée, et avec lui cet “ensemble complexe d’inventions de tous ordres que nous appelons une civilisation”. La civilisation ainsi constituée se révélera même d’autant plus rigoureuse que les cultures “coalisées” auront été plus diverses.” (Denis Kambouchner dans “Notions de philosophie”)


Une culture isolée reste en inertie et n’a pas d’incitation au progrès : c’est un “écosystème qui a fait ses preuves et ne demande qu’à être conservé” explique Denis Kambouchner dans son analyse de Lévi-Strauss. Au contraire, une culture va être amenée à progresser et évoluer lorsqu’elle est confrontée à une autre culture : “ses chances de progrès coïncident purement avec ses chances de rencontre (sur un certain mode positif) avec d’autres cultures”. C’est la coalition, la rencontre de ces cultures qui crée l’entité dynamique qu’on appelle civilisation ; en d’autres termes, la civilisation est à la fois le résultat de la rencontre des cultures, et le processus de cette coalition en lui-même.


De même qu’il n’y a pas de sens à comparer deux cultures, il n’y a pas non plus de sens à comparer et hiérarchiser deux civilisations. En revanche, les cultures qui composent une civilisation doivent nécessairement s’accorder sur des valeurs communes pour que la civilisation puisse être fonctionnelle. En effet, les cultures ne peuvent pas continuer à exister de manière isolée les unes à côté des autres : c’est de leur rencontre et de leurs échanges que naissent le progrès et la civilisation elle-même. Ensemble, elles doivent créer un nouvel ensemble d’habitudes , de représentations et de valeurs propres à la civilisation entière. “Une culture de second degré”, en quelque sorte : “la civilisation n’existe qu’avec la recherche des conditions de la bonne vie commune (...). Elle existe en tant que recherche d’elle-même - moyennant quoi précisément elle est douée d’esprit” (“Notions de philosophie”).


Le particularisme culturel : une ancienne et moderne illusion


La formation d’une civilisation s’accompagne de changements au sein des cultures particulières qui la composent. “La civilisation signifie la perte définitive de la forme de sécurité symbolique et morale que chaque culture est censée procurer à ses “agents” ” (“Notions de philosophie”). En d’autres termes, la formation de civilisation peut entraîner la perte de particularités culturelles. Denis Kambouchner précise que cette perte est peu ressentie dans les faits, notamment si elle est compensée par les bienfaits apportés par la civilisation. En revanche, l’idée de cette perte de particularité culturelle est largement diffusée. Ce phénomène de “crise des valeurs” est illustré par la situation des anciens Grecs au VIIème siècle av JC : face à la nécessité de s’inventer un nouvel ordre politique, certains déploraient “la perte des simples vertus des anciens temps”.


Aujourd’hui, ce sentiment est largement d’actualité : c’est le particularisme culturel. Motivé par la peur et par l’inconnu, l’individu se retranche dans ce qu’il connaît : le souvenir de sa culture d’origine. Denis Kambouchner décrit ainsi ce phénomène : “à la même perte de sécurité, dont la conscience est naturellement aggravée par toute dégradation d’ordre socio-économique, répond aujourd’hui le particularisme culturel par lequel on se déclare attaché par des liens vitaux et exclusifs à une culture déterminée.”


Ce retranchement culturel, naturel et humain, est compréhensible. Mais il fait une erreur : “le particularisme vante sa culture d’élection comme une sorte d’absolu, valant absolument pour une certaine population”. En d’autres termes, le particularisme se fait une idée de sa culture d’origine comme un tout hors du temps, qui définit entièrement les individus qui la composent. Mais, en réalité, cette idée est illusoire dès lors qu’on remet cette culture dans son contexte : elle n’est pas isolée, à l’écart, mais bien intégrée dans une civilisation plus vaste. La notion qu’on se fait de sa culture est à ce stade idéalisée, comme on idéalise parfois un être aimé suite à une rupture amoureuse. Dans ce contexte, parler de “ma culture” ou de “notre culture” a-t-il encore un sens ? En confondant culture et civilisation, on prend le risque d’attribuer à la culture des qualités absolues déconnectées de la réalité.


Multiculturalisme : où se rencontrent les cultures ?


Le bon fonctionnement d’une civilisation nécessite que les cultures qui la composent partagent un horizon commun. C’est bien une coalition des cultures, une rencontre faite d’échanges, une collision (au sens positif du terme) qui fait civilisation, et non une simple addition de cultures différentes.


Denis Kambouchner décrit les enjeux civilisationnels en citant le multiculturalisme américain : “Son modèle sera plutôt celui d’un multiculturalisme intégral, c’est-à-dire d’un espace social et politique dans lequel les diverses cultures cohabiteraient sans chercher à se mélanger ni à se modifier l’une l’autre, moyennant une stricte neutralité ou une stricte équité culturelle des institutions”. Si un tel modèle paraît louable en théorie (bien que difficilement applicable en pratique), il lui manque un espace de discussion où les différentes cultures peuvent échanger entre elles, progresser, et bâtir ensemble des valeurs communes et un horizon commun.


Mais comment bâtir un tel espace de discussion interculturelle ? Quelle culture peut s’attribuer le droit de représenter toutes les cultures ? Tout effort de construction d’une “culture universelle” ne risque-t-il pas de dériver en instrument de pouvoir” ? Denis Kambouchner écrit : “Dans son concept moral, la civilisation ne se proclame pas. Elle n’est rien dont on puisse se proclamer le représentant. Elle s’éclipse au contraire dès qu’on la proclame. Elle n’est pas un bien qu’on puisse posséder, mais une réalité à réinventer dans des situations toujours nouvelles. Elle ne supporte ni catéchisme ni certitude de soi-même.” En d’autres termes, il faut, sur le principe, que les questions de civilisation soient traitées en commun et que la création de la civilisation soit la priorité commune. C’est elle qui devra primer quand il faudra trancher sur des valeurs communes héritées des différentes cultures : quelles pratiques culturelles doivent être maintenues ? Lesquelles doivent s’effacer ? Là où, par exemple, l’art, la gastronomie, la littérature de chaque culture doivent être préservées, d’autres lois devront disparaître au profit de lois de civilisation commune (sur des sujets comme les droits des femmes par exemple).


Décoder et surmonter les tensions interculturelles ?


La grande difficulté réside donc dans la capacité d’une civilisation à faire parler ses cultures ensemble pour qu’elles érigent un système de valeur commun. Un tel échange pouvant paraître quasiment impossible de nos jours, on peut se demander si la réalisation de la civilisation est seulement possible, ou si elle est en fait le fruit hypocrite ou naïf d’un humanisme idéaliste.


Mais comprendre la différence entre civilisation et culture et le rôle moral de la culture au sein d’une civilisation apporte des clés de lecture face aux tensions interculturelles de notre siècle.


À l’échelle individuelle, ces pistes de réflexion nous permettent de prendre du recul et de la distance vis-à-vis de soi. Contre les retranchements culturels, le discours et l’échange sont à privilégier, ainsi que la connaissance de l’autre, la curiosité pour l’autre. “Se cultiver”, c’est s’ouvrir aux autres cultures qui forment notre civilisation. Adopter un autre point de vue que le nôtre permet d’adopter des codes et un langage communs qui nous permettront d’établir un socle de valeurs communes.


 

Pour faire simple...

- La civilisation naît de la rencontre de cultures différentes. Cette coalition incite au progrès et à l'évolution
- Les cultures qui composent une civilisation doivent s'accorder ensemble sur un nouveau système de valeurs communes, sans quoi la civilisation ne peut pas fonctionner
- Aucune culture ne peut s'autoproclamer représentant de la civilisation globale. Construire un espace d'échange interculturel où les décisions sont prises en commun est essentiel
- En pratique, un tel échange interculturel est difficile à mettre en place, voire utopique... Chaque culture a un rôle moral à jouer pour faire vivre la civilisation
 

Dans les prochains articles de cette série philo, nous aborderons les questions de culture des élites et de transmission culturelle… Découvrez les articles existants :





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Un grand merci à Arnaud Clément, docteur en philosophie, pour ses éclairages et conseils de lecture !

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